"L'immunité contre la communauté ? Résister à la tentation d’une ville sans contact" :

Texte paru dans Libération le 22 mai 2020, et sur le site de Libération ; à lire ici : 

 

 

Beaucoup des enseignements tirés de la crise relèvent de nos habitudes spatiales, urbaines, architecturales, et les avis partagés ces dernières semaines vont globalement dans le même sens d’un « changement de paradigme », résumé dans Le Monde du 3-4 mai 2020 : « là où on réunissait, voilà que l’architecte est sommé de distancier ». Il est impératif de dire à quel point cette proposition, même temporaire, même exceptionnelle, même réversible, est fondamentalement problématique et doit être combattue.

 

Il ne s’agit pas de nier la nécessité de protocoles éphémères de distanciation, ni d’envisager des évolutions plus pérennes (une dé-densification des villes et une dé-métropolisation pourraient ainsi avoir du bon, même si nous pourrions alors faire face, comme le croit Richard Sennett, à une inattendue « contradiction entre les exigences de santé publique et de préservation du climat » - Courrier International, 14 mai 2020). Les grandes crises sanitaires ont toujours leurs conséquences spatiales. Mais, tandis que le remodelage de Paris par Haussmann est aujourd’hui présenté comme une réaction exemplaire à une crise sanitaire sans que ne soit fait mention de ses visées disciplinaires, il faut rappeler que l’architecture doit veiller à rester un art du rassemblement et ne pas se laisser aller à ses vieux démons, à sa tentation de (re)devenir, comme elle l’a été au moment de la peste bien analysé par Foucaultune technique de la séparation.

 

Les architectes doivent ainsi se faire mieux entendre, au moins pour apporter quelque nuance ou contradiction aux débats. Sur la question du lieu du travail, par exemple. On pourrait éprouver un certain soulagement en voyant la fragilisation soudaine de ces solutions d’aménagement - l’openspace, le coworking, et l’étape suivante du flex-office... -, que l’on croyait inéluctables et qui travaillaient à neutraliser progressivement toute possibilité d’appropriation de l’espace collectif. Mais tâchons surtout de développer un regard plus critique quant aux solutions de rechange qui sont déjà là, servies par les mêmes : les terribles dispositifs de recloisonnement en plexiglas n’augurent en effet rien de meilleur pour l’avenir du travail.

 

On peut par ailleurs comprendre l’attrait d’un recours élargi au télétravail pour certains d’entre nous, ceux capables de tirer profit d’une confusion entre les catégories, les moments, les espaces. Mais pour beaucoup, la dissociation entre le lieu du foyer et le lieu du travail est nécessaire et protectrice. Paul B. Preciado, dans sa passionnante lecture de la crise, a bien vu le risque qu’il y a à laisser le domicile privé devenir le « centre de l’économie de la télé-consommation et de la télé-production » (« Biosurveillance : sortir de la prison molle de nos intérieurs », Mediapart, 12 avril 2020). Plus essentiellement, la partition entre espace privé et espace social est fondatrice de nos organisations. La remettre en cause, par l’intermédiaire de techniques intrusives qui de plus prolongent le confinement à domicile, c’est ôter à l’individu une part de sa vie privée en même temps qu’une part de sa « seconde vie », sa vie politique. Ce sont, a écrit Hannah Arendt, « deux ordres d’existence » qui sont essentiels à chacun d’entre nous, et nous avons la responsabilité de garantir à la fois leur existence et leur nette dissociation.

 

Et puis c’est à l’espace public, c’est-à-dire à l’idée même que l’on se fait de la cité, qu’il nous faut porter la plus grande attentionIl semble que nous ayions à reconsidérer la « dimension cachée » de l’urbanisme qu’est la proxémie, l’art des distances théorisé par le sociologue Edward T. Hall dans un texte très apprécié des architectes. Si cela peut donner lieu à des nouveautés heureuses et durables (l’élargissement des trottoirs, bien sûr), soyons sur nos gardes. L’espace public tend à être redéfini comme « ce lieu où ce qui met les hommes en relation, c’est leur séparation même. D’où la nécessité de stratégies et d’appareils de contrôle permettant aux hommes de vivre « côte à côte » sans se toucher ». En s’appuyant sur une analyse de l’étymologie commune des termes immunité et communauté (dans Communauté, Immunité, biopolitique, Editions Mimésis) le philosophe Roberto Esposito décrit là ce qu’il nomme la « logique immunitaire » de la cité, une logique qu’il nous appelle à réfuter pour revenir au sens premier de la communauté : un environnement nécessairement instable, où chacun s’ouvre à l’autre, s’expose.

 

Il nous faut, dans d’autres termes empruntés à la théoricienne du care Joan Tronto, veiller sur notre « commune humanité », notre capacité à vivre aux côtés d’inconnus (notre capacité, reformulera Sennett, à « vivre dans le même endroit que des gens totalement différents de soi »). L’espace public est le lieu de la construction et de l’entretien de ce commun jamais acquis ; le lieu dans lequel on apprend à faire passer l’hospitalité devant la tentation de l’hostilité. Il faut continuer sans relâche à faire entendre cette idée, que le projet continue à tenir, et que l’on parvienne à faire advenir une commune immunité sans mettre en péril notre commune humanité. Mettons à contribution notre culture d’architectes et d’urbanistes pour réfléchir à ces questions, plutôt que de gâcher opportunément notre énergie à l’invention de dispositifs de séparation. Et s’il reste encore trop tentant de tirer des leçons dans l’urgence, réfléchissons d’abord à des stratégies de transformation des logements les plus indignes, que le prochain confinement puisse être vécu avec un peu moins d’injustice.

 

Eric de Thoisy, architecte et docteur en architecture, directeur de la recherche de l’agence SCAU.