SOUTENIR : L'OUVRAGE
Soutenir : Ville Architecture et Soin, Éditions du Pavillon de l’Arsenal, 2022
Conception graphique : deValence
Commissariat scientifique :
Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste
SCAU, collectif d’architectes : Guillaume Baraïbar, Maxime Barbier, Bernard Cabannes, Mathieu Cabannes, Luc Delamain, François Gillard
Éric de Thoisy, architecte, directeur de la recherche de l’agence SCAU avec Valentina Sciacca, architecte
Marie Tesson, architecte, doctorante en architecture
L'histoire du soin, et l'histoire des lieux du soin qui l’accompagne, est une histoire de soutien ; l’histoire des lieux et des architectures qui nous tiennent et nous soutiennent, plutôt qu'ils nous détiennent ou nous contiennent - même si l'histoire de ces lieux-là, ceux contenant plutôt que tenant, est à raconter en même temps car c'est en fait souvent la même. Plusieurs des exemples présents dans ce livre illustrent cette ambivalence, à l’image d’un bucolique sanatorium construit dans la forêt du Vexin dans les années 1930, et transformé quelques années plus tard en camp d’internement.
Ce livre rapporte, en sept temps complémentaires et dont l’ordre ne compte pas tellement, sept dimensions de l’histoire des relations entre soin, ville et architecture. Il est question de distances d’abord, entre la santé et la maladie, et entre la ville et ses lieux de soin ; puis d’éléments, c’est-à-dire des territoires qui sont soignants (ou non soignants) avant d’être de l’architecture ; de formes ensuite, à savoir celles que prend l’hôpital et plus généralement l’institution du soin ; et de frontières, celles traçant tant bien que mal les limites des gestes et des lieux du soin, du plus intime au plus public ; il s’agit en suivant de nécropoles, pour parler du soin que nous portons aux morts ; d’hétérotopies, ces architectures alternatives dans lesquelles (et grâce auxquelles) s’inventent d’autres formes de soin ; d’inhabitables enfin, c’est-à-dire de ces territoires malades dans lesquels l’architecte doit se résoudre à « prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient », pour paraphraser Francis Ponge. Mais comme chez le poète, il est possible que cette réparation n’ait rien d’un renoncement, qu’elle soit au contraire une action de reconstitution de la possibilité d’habiter le monde.
Chacun des chapitres s’appuie par ailleurs sur deux contributions d’auteurs invités, issus de différents champs disciplinaires, dont les textes viennent s’insérer dans le fil, pour approfondir un point particulier. Enfin, tout cela est complété par le portrait de neuf lieux franciliens, qui sont des productions archétypales du soin (et du non-soin) comme principe architectural et urbain ; neuf lieux mentionnés déjà dans le contenu des sept chapitres mais dont l’histoire vaut d’être racontée un peu plus en détail tant ils incarnent avec force toute la complexité de l’histoire.
AVEC LES CONTRIBUTIONS DE :
Lucie Taïeb, écrivaine
L’hôtel-Dieu, à l’abri des regards ?
Frédéric Pierru, chercheur en sciences sociales et politiques, CNRS-Arènes
Le territoire contre le local. Pourquoi l’aménagement du territoire est bon pour la santé
Beatriz Colomina, Historienne et théoricienne de l’architecture
Le lit à l’ère de la covid-19
Georges Vigarello, directeur d’études à l’Ehess
La ville et les familles de la défense microbienne à la fin du XIXe siècle
Ludger Schwarte, professeur de philosophie
L’état comme clinique. L’architecture à l’intersectionde la pandémie et de la politique
Arnaud Vallet, cadre de santé au centre de jour L’Adamant
The call boatman’s call
Meriem Chabani et John Edom, architectes urbanistes
Des villes à l’épreuve de l’âge. De la contrainte à l’invention
Judith Butler, philosophe
Repenser la vulnérabilité et la résistance
Marie Fruiquière, architecte DE et urbaniste, doctorante à l’École nationale supérieure d’architecture de Strasbourg/AMUP
Temps et spatialités du deuil dans le paysage urbain. Interférences pandémiques dans la constellation funéraire contemporaine
Long Pham Quang, chercheur associé du Conservatoire national des arts et métiers (Cnam)
Mieux connaître la chambre mortuaire. Espace hospitalier au service des morts de la cité
Serge Tisseron, Psychiatre, docteur en psychologie HDR, membre de l’Académie des technologies
Le virtuel comme (non-)lieu du soin ?
AVANT-PROPOS
Cynthia Fleury, Philosophe et psychanalyste
Éric de Thoisy, directeur de la recherche du collectif d'architectes SCAU
L’histoire du soin, et l’histoire des lieux du soin qui l’accompagne, est une histoire de soutien ; l’histoire des lieux et des architectures qui nous tiennent1 et nous soutiennent, plutôt qu’ils nous détiennent ou nous contiennent – même si l’histoire de ces lieux-là, ceux contenant plutôt que tenant, est à raconter en même temps, puisque c’est souvent la même. Plusieurs exemples présents dans ce livre illustrent cette ambivalence, à l’image d’un bucolique sanatorium construit dans la forêt du Vexin au début des années 1930 et transformé quelques années plus tard en camp d’internement.
La question est essentielle, car les sujets de santé publique sont nombreux et constitutifs de ce que peut être le monde demain : explosion des pathologies chroniques, vieillissement de la population, exposition grandissante à des pollutions issues de siècles d’activités humaines, fatigue généralisée des individus et des collectifs, augmentation des troubles mentaux, particulièrement chez les plus jeunes, impacts des bouleversements climatiques, écologiques et, désormais, anthropocéniques, etc. Remarquons à ce propos que la parution de cet ouvrage coïncide avec deux événements : l’anniversaire de la publication du « Rapport Meadows2 » qui, il y a cinquante ans, alertait quant aux catastrophes à venir mais ne fut pas entendu, et la sortie, début mars 2022, d’un nouveau rapport du GIEC3, constatant que plus de la moitié de la population humaine est désormais « très vulnérable » aux effets du réchauffement climatique.
Face à cet état des lieux, il y a les décisions politiques, l’évolution du système de soin y compris dans ses dimensions territoriales et architecturales, notamment avec la transformation des pratiques hospitalières et la question liée de l’accessibilité aux équipements dans les territoires métropolitains et ruraux. Il y a aussi les difficultés connues par la médecine de ville, ou encore le traitement qui est réservé, nous le savons maintenant, à une partie de la population âgée « résidant » dans des établissements privés. La crise pandémique, qui aura marqué (au moins) les années 2020 à 2022, a confirmé l’importance de tous ces sujets et remis au centre du débat un questionnement transversal : quelle place la cité accorde-t-elle à l’acte du soin et à l’ensemble de ses acteurs – le soigné, le soignant, et les autres ? Il s’agit, en mettant cette question au coeur de la réflexion urbaine et architecturale, de penser et de construire l’avenir des villes et, plus globalement, l’avenir des espaces habités et non habités. Voire de penser l’habitabilité même du monde, puisqu’il s’agit désormais de cela.
Dans le contexte de ce chantier à engager en commun, ce livre propose la contribution suivante : rapporter, en sept temps complémentaires, sept dimensions de l’histoire des relations entre soin, ville et architecture. Il est question de distances d’abord, entre la santé et la maladie, et entre la ville et ses lieux de soin ; puis d’éléments, c’est-à-dire des territoires qui sont soignants (ou non soignants) avant de devenir architecture ; de formes ensuite, à savoir celles que prend l’hôpital et, plus généralement, l’institution du soin ; et de frontières, celles traçant tant bien que mal les limites des gestes et des lieux du soin, du plus intime au plus public ; il s’agit en suivant de nécropoles, pour parler du soin que nous portons aux morts ; d’hétérotopies, ces architectures alternatives dans lesquelles (et grâce auxquelles) s’inventent d’autres formes de soin ; d’inhabitables enfin, c’est à-dire de ces territoires malades dans lesquels l’architecte doit se résoudre à « prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient4 », pour paraphraser Francis Ponge. Mais, comme chez le poète, il est possible que cette réparation n’ait rien d’un renoncement, qu’elle soit au contraire une action de reconstitution de la possibilité d’habiter le monde.
Chacun des chapitres s’appuie par ailleurs sur deux contributions d’auteurs invités, spécialistes issus de différents champs disciplinaires, dont les textes s’insèrent dans le fil pour approfondir un point particulier. Cet ensemble est complété par le portrait de neuf lieux franciliens, qui sont des productions archétypales du soin (et du non-soin) en tant que principe architectural et urbain ; neuf lieux préalablement mentionnés dans les sept chapitres, mais qui méritent d’être racontés un peu plus en détail tant ils incarnent avec force toute la complexité de l’histoire.
Les pages qui suivent décrivent une situation dont on sait déjà qu’elle est complexe, et assez sombre forcément ; néanmoins, nous y trouvons également d’autres voix et d’autres lieux auxquels, à notre tour, nous (nous) tenons. Il y a les voix de certaines figures majeures de l’humanisation de la psychiatrie, comme Jean Oury, Lucien Bonnafé ou Frantz Fanon, dont l’héritage traverse aujourd’hui de nombreuses luttes contemporaines, ainsi que celles des soignants et des patients du centre de jour « L’Adamant » qui, parmi d’autres, résistent aux risques d’une rationalisation excessive des pratiques hospitalières. Sans oublier ce que peut faire l’institution lorsqu’elle croit à la capacité du milieu à soigner, et dont il résulte des endroits hors du temps, à Berck ou à Ivry-sur-Seine ; il y a le cottage de Derek Jarman, qui a lutté contre la maladie tout en créant un jardin extraordinaire, et les territoires quasi merveilleux dessinés par les trajets d’enfants autistes, suivis par Fernand Deligny ; il y a le lieu rêvé par l’architecte Junya Ishigami pour accueillir une communauté d’anciens, et les aires de jeux bien réelles que Toyo Ito aménage sur les terres contaminées de Fukushima, offrant un écho troublant à celles conçues par Aldo van Eyck dans une ville d’Amsterdam également traumatisée ; et, encore, il y a les gestes pionniers de Mierle Laderman Ukeles qui, il y a plus de cinquante ans, faisait déjà du care5 une manière d’habiter la ville.
1. Contribuer à l’écriture de cette histoire du soin du point de vue de ses lieux, c’est donc compléter les interrogations posées par Frédéric Worms, à quoi tenons-nous ? (2010), et Émilie Hache, ce à quoi nous tenons (2011), par l’analyse des « lieux-tenant », ces lieux du soin qui nous accueillent autant qu’ils nous structurent, nous délivrent a tant qu’ils nous disciplinent.
2. Dennis Meadows, Donella Meadows, Jørgen Randers, The Limits to Growth [Les Limites à la croissance], Rapport au Club de Rome, 1972 ;
éd. franç. : Les Limites à la croissance (dans un monde fini). Le rapport Meadows, 30 ans après, Paris, Rue de l’Échiquier, 2012.
3. « Climate Change 2022. Impacts, Adaptation and Vulnerability », 6e rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), 2e volet, 28 février 2022.
4. Francis Ponge, Méthodes, in OEuvres complètes, t. 1, Bernard Beugnot (éd.), Paris, Gallimard, 1999, p. 627-628.
5. L’ouvrage propose une exploration architecturale de la philosophie du care, en s’appuyant sur la polysémie de cette notion : concept issu de la psychologie du développement, comme de la philosophie morale et politique, le care fait notamment référence à l’approche holistique de la santé, celle qui prend en considération la personne et son milieu de vie, institutionnel ou naturel.
LES SEPT CHAPITRES :
Distances
Quelles place visibilité de l’acte de soin dans et hors de la ville, entre centralité et mise à l'écart ?
Depuis la centralité urbaine des premiers hospices, jusqu’aux épisodes de mise à la périphérie (léproseries, lazarets, asiles…), l’acte du soin et ses acteurs – malades, soignants, accompagnants – ont été progressivement écartés de la cité. Cette distanciation spatiale accompagne et met en actes l’installation d’une autre distance, celle entre le normal et le pathologique, entre la « bonne santé » et la « maladie ».
Éléments
Quels espaces non architecturaux sont à l'origine de la relation entre ville, maladie et « soin »?
Dès les premières cités et leurs traités fondateurs, des "territoires" non architecturés - l'eau, l'air, la lumière - structurent une approche sanitaire de la ville. Il est question ici d'assainissement, un soin qui s'applique solidairement au corps urbain et au corps biologique : la ville est devenue un organisme à soigner, et l'architecture une discipline médicale. Mais cette histoire a une autre conséquence, dont nous prenons aujourd'hui la mesure : la ville, pour se constituer en tant qu'espace sain, contamine d'autres espaces autour d'elle.
Formes
De quel « soin » l’institution est-elle le lieu ? Fonctions et formes de l'hôpital
L’évolution de l’hôpital et de son architecture reflète l’évolution du soin lui-même. D’abord lieu de sommeil (hostel), l’hôpital prend des formes diverses jusqu’à l’avènement, à Paris à la fin du XVIIIe siècle, du modèle encore puissant de la « machine à guérir » : consécration du soin dans sa dimension la plus technique, au risque de la réification du patient. Mais d’autres modèles amorcent aussi un nouvel acte, qui reconsidère la subjectivité du malade et l’aspect relationnel du soin.
Frontières
Où se situe le soin, entre espace domestique, espace public et espace commun ?
L’histoire du soin dans la ville doit aussi être envisagée sous l’angle de la distinction, poreuse, entre ce qui relève du privé et du public. Cela renvoie à la problématique très actuelle du soin à domicile et, plus généralement, de la dimension « domestique » du soin, qui peut exister au sein de l’institution. À l’opposé, certaines formes de « soin » naissent dans des lieux partagés, voire dans l’espace public : ainsi des pratiques de fitness développées dans la rue et des règles d’occupation spatiale instituées en temps d’épidémie. Une même question traverse aujourd’hui ces différentes situations : quels soins mettre en commun ?
Nécropoles
Quels soins et quels espaces la cité accorde-t-elle à ses morts ?
L'espace que la cité accorde à ses morts raconte, autrement, la place qu'y occupe le soin. Les morts ont longtemps eu un espace « à eux » au cœur des villes, puis un même mouvement de mise à la périphérie s'est produit, jusqu'à bâtir hors du territoire urbain d'autres villes, des « villes des morts » (nécro-poles). Mais l'épidémie de Covid-19 a montré les désastres causés par l'impossibilité d'un accès aux patients en fin de vie et aux défunts. Il est devenu impératif de reconsidérer notre relation à la mort, de la réintégrer dans nos représentations et nos espaces de vie. Quelles conséquences pour l'urbanisme et pour l'architecture ?
Hétérotopies
Quelles architectures alternatives, quelles anti-architectures, proposent d'autres spatialités du soin ?
Parallèlement à la consolidation et à l’institutionnalisation de modèles architecturaux « soignants » et « médicaux », d’autres formes et d’autres lieux de soin émergent, formant une sorte de contre-histoire (de l’architecture et du soin) : le bateau, figure archétypale d’une spatialité alternative, hors-sol ; le jardin, lieu de pratiques thérapeutiques actuellement en expansion ; enfin le soin qui se produit sous la carte, dans l’interstice – le furtif, le non-édifiable.
Inhabitables
Quelles stratégies d’occupation et de réparation des territoires malades ?
Lorsque la ville elle-même rend malade, la quitter est une forme de soin. Plutôt que de la quitter, on peut la ré-curer ou la cureter, comme on cure un corps malade. Cependant, la situation contemporaine est inédite, tant par la nature des pathologies que par l’ampleur des territoires malades que la société a produits et qu’elle n’a d’autre choix désormais que d’habiter. Un nouvel acte du soin doit être engagé vers les territoires et leurs habitants dans un même geste-un soin comme maintenance, comme réparation.