SCAU

5+6+5 = 1001 nuits

Le futur de la voiture, en ville au moins dans un premier temps, est plus qu’incertain. Les véhicules se retirent déjà et commencent à laisser derrière eux des traces immenses, indélébiles, et disponibles pour autre chose ; une étude de l’APUR, en juin 2019, l’a confirmé dans le cas de Paris :  96 hectares de parking sont d’ores et déjà inutilisés. Et cela ne concerne pas seulement le réseau viaire en surface : le souterrain, surtout, est creusé de gigantesques cavités artificielles construites pour ranger toutes ces machines (75% des places parisiennes sont en sous-sol). Que faire de ces espaces, et plus généralement, comment transformer ces volumes cachés afin qu’ils deviennent un potentiel pour la ville contemporaine ?

Typologie de zonings souterrains, Edouard Utudjian, années 50 ; Automobilhotel, Berlin, 1928 (et en tête d’article, « Parallel Motion », Sao Paulo).

Sous les pavés...

 

Il y a probablement d’abord un imaginaire à débloquer, ou à remplacer. Celui de la voiture, associé à la liberté d’Easy Rider, de Sagan ou de Kerouac, est persistant mais plus tout à fait en phase avec le contexte contemporain et ses impératifs de ralentissement des consommations. Si l’imaginaire de la route ne fonctionne plus, un imaginaire de l’enfouissement peut-il prendre la relève ? Le souterrain est déjà chargé d’histoires, de mythes, et de constructions fantastiques : à la fois refuge des morts et abri des derniers vivants, réservoirs d’eaux et de sacralité, villes disparues et carrières creusées dans la pierre…

De haut en bas : des eaux souterraines à Bonifacio ; Los Banos de Dona Maria ; la Citerne Basilique d’Istanbul ; la caverne de Zion, lieu de résistance (et de reproduction) des humains dans Matrix ; ville enterrée de Derinkuyu ; une caverne souterraine.

Les parkings, vidés de leurs occupants mais remplis d’autres contraintes, peuvent-ils devenir les supports de création de nouveaux récits ? La reconstruction d’imaginaires souterrains s’appuie ici sur une démarche a priori analytique et rationnelle, et dans un objectif d’économie de moyens : recycler des infrastructures existantes est une piste inévitable de densification, afin d’éviter une surconstruction et surconsommation d’espace ; il est indispensable, aujourd’hui, d’optimiser au mieux les ressources spatiales disponibles. Par ailleurs, les structures souterraines ont des qualités évidentes en termes d’inertie et de géothermie.

 

« Parce que la forme est contraignante (...) »

 

« (…) l’idée jaillit plus intense ! » (Baudelaire). Il faut surtout observer et tirer profit des logiques constructives et dimensionnelles des parkings. Ces infrastructures se construisent en général sur une trame globale de 16 ou 32 mètres, avec des reprises de portées variables qui constituent les seules données propres à la morphologie de l’ensemble. Et le plan est exemplaire dans sa généricité : une bande de desserte de 6 mètres, et, de part et d’autre, des emplacements de parking de 5 mètres de profondeur. Prenons ces dimensions comme une contrainte incontournable, et faisons simplement glisser les fonctions : les places de parking deviennent des espaces individuels de sommeil, mis en relation par un espace intermédiaire collectif dans la bande des 6 mètres.

Typologies structurelles

Une relation inédite entre public et privé nous est ici donnée par des logiques automobiles, et ce sera le fondement d’un programme hôtelier d’un nouveau genre, caché dans les infrastructures résiduelles souterraines. Des niches d’intimité réduites à une surface minimale, et qui donnent sur un espace de rassemblement large, ouvert, un peu surdimensionné : inversement des ratios, des traditions, des pratiques.

Plan de principe de répartition des espaces privés (chambre) et collectifs (allée centrale) ; et tests de qualification de cet espace central.

Reste à qualifier les espaces de sommeil, tous identiques et tous privés de lumière naturelle : un obstacle (culturel, physiologique, psychologique ?) à dépasser pour ne pas se priver de ces gigantesques espaces sous nos pieds. Chez Bachelard, le sous-sol est le lieu fondateur de la maison, « en sa cave est la caverne », mais cela ne suffit pas, « en son grenier est le nid » ; et les deux sont à relier, cave et grenier, racine et frondaison. Comment, six pieds sous terre, fabriquer la frondaison, ou l’illusion (numérique) de la frondaison ?

En haut, Black Mirror (15 Million Merits) ; en bas, une chambre de 1001 Nuits.

Ainsi les souterrains redeviennent-ils des lieux de retraite, de repos, de rêve, de désir ; désir d’immersion, propre depuis toujours aux cavernes, des cavernes ici simulées par les technologies numériques.  Une expérience collective et hypnotique dans les fondations de nos cités, retournement éphémère à des sensations primordiales, instinctives.